12 Août, 2026

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L’antisémitisme sur les campus canadiens : Démystification d’un nouveau rapport du gouvernement du Canada

STEPHEN GOWANS

Un rapport commandé par le gouvernement canadien conclut que l’antisémitisme est répandu sur les campus universitaires canadiens. Plusieurs médias ont relayé l’information. Selon Radio-Canada, le rapport démontre que « l’antisémitisme sur les campus est systémique et reste impuni ». Le quotidien israélien Haaretz rapporte que l’étude révèle que « 95 % des étudiants juifs des universités canadiennes ont été confrontés à l’antisémitisme ». De son côté, La Presse canadienne informe ses lecteurs que l’étude montre que « les étudiants juifs sur les campus canadiens font état d’un antisémitisme omniprésent ».

Mais ce que ce rapport révèle surtout, c’est la montée en puissance de l’antisionisme et de l’activisme pro-palestinien sur les campus canadiens – un phénomène loin d’être une révélation. Les auteurs, dont les préjugés politiques et les lacunes méthodologiques apparaîtront au grand jour sous peu, ont transformé ce constat banal en une tendance alarmante par un tour de passe-passe : ils ont assimilé toute critique d’Israël à de la haine des Juifs.

Il est difficile de ne pas conclure que ce rapport vise à discréditer les militants pro-palestiniens en les qualifiant d’antisémites, dans le but manifeste de faire taire toute critique d’Israël dans les universités canadiennes. Quand on considère qui a commandité le rapport (un gouvernement canadien pro-israélien et pro-sioniste), qui l’a rédigé (l’auteur principal est un sioniste qui a été directeur général d’une organisation pro-israélienne) et qui a été interrogé (des étudiants juifs pour qui Israël et le sionisme sont des aspects importants de leur vie), il apparaît clairement que ce rapport ne constitue pas une tentative honnête d’évaluer l’antisémitisme sur les campus, mais une manœuvre politique visant à discréditer les étudiants qui se sont mobilisés contre les atrocités israéliennes à Gaza en les traitant d’antisémites.

Tout cela devient plus clair lorsque le rapport révèle qu’il « utilise la définition de travail de l’antisémitisme de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA) », une définition largement discréditée pour avoir confondu à tort antisémitisme et antisionisme. Le « Manuel sur la définition de travail de l’antisémitisme de l’IHRA » du gouvernement du Canada (Ottawa a adopté cette définition en 2011) cite notamment les exemples suivants d’antisémitisme :

• Nier le droit du peuple juif à l’autodétermination, par exemple en affirmant que l’existence de l’État d’Israël est une entreprise raciste.

• Appliquer deux poids, deux mesures en exigeant d’Israël un comportement qui n’est attendu d’aucune autre nation démocratique.

• Utiliser les symboles et les images associés à l’antisémitisme classique (par exemple, l’accusation selon laquelle les Juifs auraient tué Jésus ou l’accusation de crime rituel) pour caractériser Israël ou les Israéliens.

• Comparer la politique israélienne actuelle à celle des nazis.

Tous ces exemples font référence aux attitudes envers Israël, un État, et le sionisme, un mouvement politique, et non envers les Juifs en tant que groupe ethno-religieux. L’action décrite dans le troisième exemple – l’utilisation d’images antisémites pour désigner Israël – est certes grossière, stupide et intolérable, mais elle vise Israël, et non les Juifs. Ceci illustre le problème de la définition de l’IHRA et explique pourquoi elle est considérée comme invalide. Si la haine d’un mouvement ethnocratique (le sionisme) ou d’un État ethnocratique (Israël) était assimilée à la haine d’un groupe ethno-religieux (les Juifs), alors l’antifascisme représenterait la haine anti-italienne, l’antinazisme équivaudrait à l’animosité anti-allemande et l’opposition à l’apartheid sud-africain se résumerait à l’intolérance envers les Blancs.

L’orientation pro-sioniste du rapport est encore plus manifeste dans sa définition de l’antisionisme comme « un mouvement qui appelle à la disparition d’Israël et nie au peuple juif son droit à l’autodétermination sur une partie de sa terre ancestrale ». En définissant ainsi l’antisionisme, les auteurs du rapport affirment – ​​une affirmation qui serait difficilement acceptée par les étudiants pro-palestiniens sur les campus – que le peuple juif a le droit de déposséder les Palestiniens de leur pays, de leurs terres, de leurs maisons et de leurs biens.

Les auteurs du rapport soutiennent en outre que l’antisionisme s’appuie « sur la diffamation et la déformation des faits pour prétendre que le collectif juif, Israël, plutôt que le Juif individuellement, est le seul malfaisant. Il affirme également que les Juifs, qui ont des milliers d’années d’histoire sur cette terre, s’inventent une revendication légitime sur leur patrie ancestrale. L’antisionisme prétend qu’Israël, exceptionnellement, est le seul État qui doit être éradiqué. »

Ces affirmations sont fausses. Premièrement, l’antisionisme n’est pas une doctrine qui s’intéresse aux définitions du mal, et encore moins à un mal unique. Deuxièmement, il ne nie pas que de nombreux Juifs, même si ce n’est pas le cas de tous, revendiquent la Palestine comme patrie, mais seulement que les Juifs ne sont pas les seuls peuples à avoir vécu en Palestine, et que la résidence antérieure ou ce que le Pentateuque attribue à la promesse de Yahvé à Moïse ne justifient pas la colonisation de la Palestine et la dépossession de ses habitants. Enfin, l’antisionisme n’est qu’un anticolonialisme spécifique à la Palestine. L’anticolonialisme s’est opposé à d’autres États coloniaux de peuplement, notamment l’Algérie, la Rhodésie et l’Afrique du Sud de l’apartheid, déclarant que ces États devaient également être éradiqués en tant qu’ordres politiques ethnocratiques. Contrairement à ce que les partisans d’Israël aiment à croire, l’État sioniste n’est pas visé spécifiquement.

L’auteur principal du rapport, Jack Jedwab, a été directeur général de la section québécoise du Congrès juif canadien de 1994 à 1998. Le CJC est devenu le Centre for Israel and Jewish Affairs/Centre consultatif des relations juives et israéleinnes (d’où la priorité accordée à « Israël » dans le titre), un organisme pro-israélien qui « sensibilise les Canadiens au rôle central d’Israël dans la vie et l’identité juives » et qui suit de près « les enjeux qui affectent l’amitié canado-israélienne », comme la désapprobation croissante d’Israël au sein de la société canadienne, en raison de ses liens avec le génocide, l’apartheid et le colonialisme de peuplement.

Se référant au rapport, l’Association canadienne des universitaires (ACU) exhorte « les dirigeants universitaires et les gouvernements à tous les niveaux à examiner attentivement ce rapport et les recommandations du Réseau des universitaires canadiens engagés (RUCA) ». Le RUCA recommande que les universités canadiennes adoptent officiellement la définition de l’antisémitisme de l’IHRA, une manœuvre qui permettrait aux administrations universitaires de réprimer l’activisme pro-palestinien sur les campus en le qualifiant d’antisémite. L’organisme recommande également aux universités de définir le sionisme comme faisant partie intégrante de l’identité des étudiants juifs. Ainsi, l’activisme antisioniste pourra être proscrit et sanctionné comme un discours et un comportement antisémites.

Résultats de l’enquête

Si la définition excessivement large de l’antisémitisme proposée par les auteurs laisse à désirer, leur méthodologie d’enquête, ainsi que le traitement et la présentation des résultats, sont tout aussi discutables.

Vous trouverez ci-dessous les pourcentages d’étudiants juifs interrogés qui déclarent avoir vécu ou été témoins de divers actes que les auteurs qualifient d’« incidents antisémites ».

Au cours des 12 derniers mois, à quelle fréquence avez-vous constaté ou observé les situations suivantes sur votre campus ?

(Échelle : Fréquemment ou Occasionnellement)

• Traitement haineux ou discriminatoire envers les sionistes. (81 %)

• Vandalisme des biens de l’établissement scolaire motivé par l’antisémitisme. (71 %)

• Traitement haineux ou discriminatoire envers les Israéliens. (67 %)

• Propos ou gestes antisémites envers autrui. (59 %)

• Traitement haineux ou discriminatoire envers les Juifs. (56 %)

• Intimidation ou menaces envers les Juifs. (54 %)

• Exclusion d’un événement ou d’un groupe (sur le campus). (36 %)

• Propos ou gestes antisémites à votre encontre. (34 %)

• Violences physiques envers les Juifs. (22 %)

Il est à noter que deux types d’incidents concernent les Juifs en tant que sionistes et les Juifs en tant qu’Israéliens, et non les Juifs en tant que Juifs. De plus, l’incident de haine ou de discrimination le plus fréquemment signalé concerne les sionistes, suivis des Israéliens. Les Juifs, en tant que groupe, arrivent en dernière position. Cela indique que ce que les étudiants juifs dénoncent comme antisémitisme relève davantage de l’antisionisme et des comportements anti-israéliens que de l’antisémitisme proprement dit.

Qui étaient les étudiants juifs interrogés dans le cadre de cette étude ? Selon le rapport, ils ont été recrutés « par le biais d’organisations étudiantes juives, de réseaux communautaires et d’autres canaux connexes ». Neuf sur dix ont déclaré que l’attachement à Israël était important pour eux, et presque autant ont exprimé le même attachement au sionisme. Étant donné que les Juifs sionistes pro-israéliens ont longtemps eu tendance à qualifier d’antisémitisme toute critique d’Israël et du sionisme, il n’est pas surprenant que ces étudiants perçoivent la vague croissante d’activisme pro-palestinien et d’opposition au génocide des Palestiniens, à l’apartheid et au colonialisme de peuplement perpétrés par Israël comme un signe de judéophobie grandissante.

Conclusion

Ce rapport est une tentative manifestement malhonnête de museler l’activisme pro-palestinien et antisioniste sur les campus universitaires en présentant l’opposition à Israël comme de la haine des Juifs. Commandité par le gouvernement canadien, qui soutient Israël et a adopté la définition discréditée de l’antisémitisme de l’IHRA, il a pour premier auteur un sioniste ayant occupé un poste de direction au sein d’une organisation pro-israélienne. L’étude a interrogé des étudiants majoritairement pro-israéliens et pro-sionistes, enclins à assimiler l’opposition à Israël à de l’antisémitisme. De même, les auteurs de l’étude reprennent une définition discréditée de l’antisémitisme, qui confond l’opposition à l’ethnocratie juive avec la haine des Juifs en tant que groupe ethno-religieux. Enfin, les résultats, pour autant qu’ils soient significatifs, montrent que les incidents qualifiés d’antisémites visent le plus souvent les Juifs en tant que sionistes et Israéliens, plutôt que les Juifs en tant que Juifs.

Compte tenu du parti pris politique évident de cette étude, il n’est pas déraisonnable de conclure que sa recherche visait à diaboliser les militants pro-palestiniens. Il semblerait que l’étude ait poursuivi cet objectif afin de soutenir le projet sioniste et pro-israélien de faire pression sur les gouvernements et les administrations universitaires pour qu’ils interdisent et punissent les campagnes menées sur les campus contre l’apartheid, le génocide et le colonialisme de peuplement israéliens. Cette étude présente un agenda clairement pro-israélien. Elle ne peut donc être prise au sérieux comme indicateur d’antisémitisme sur les campus canadiens.

Antisemitism on Canadian Campuses: Debunking a New Report by the Government of Canada – What’s Left

Stephen Gowans est un analyste politique indépendant, spécialiste de l’influence de la politique étrangère américaine. Ses écrits sont largement diffusés dans divers médias et cités dans des revues académiques. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages reconnus, dont « The Killer’s Henchman: Capitalism and the Covid-19 Disaster » (2022), « Israel, A Beachhead in the Middle East » (2019), « Patriots, Traitors and Empires: The Story of Korea’s Struggle for Freedom » (2018) et « Washington’s Long War on Syria » (2017). Ses analyses critiquent l’impérialisme occidental, les médias dominants et le capitalisme.

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