Cet article a été initialement publié dans Le Devoir. Il est reproduit ici avec l’ autorisation de son auteur, Rachad Antonius.
Les mots sont insuffisants pour traduire l’horreur qui se déroule à Gaza, en Cisjordanie et au Liban et le cynisme des actes de violence perpétrés par l’armée israélienne et les colons juifs de Cisjordanie. Il est possible de décrire des instances particulières de cette folie meurtrière : les familles palestiniennes chassées violemment de leurs maisons en Cisjordanie par les colons juifs protégés par l’armée israélienne, les oliviers centenaires déracinés ou brûlés, etc. La guerre contre la population civile de Gaza compte le plus grand nombre d’enfants handicapés (estropiés, privés de leurs bras, etc.) parmi les guerres en cours, le plus grand nombre d’orphelins, le plus grand nombre de journalistes tués, de personnel médical tué, etc. Mais la représentation globale de la guerre à Gaza reste fondée sur le récit israélien.
C’est ce qui explique l’indifférence — voire l’appui direct ou indirect — des élites politiques et médiatiques au Canada et au Québec à cette destruction systématique de la vie dans les territoires occupés par Israël. Trois mots nous semblent essentiels pour comprendre cet appui : déshumanisation, impunité, désinformation. Trois mots qui s’enchaînent dans une logique complémentaire implacable.
La déshumanisation
Le processus de déshumanisation qui permet ces violences est double.
Il y a d’abord la déshumanisation des victimes palestiniennes et libanaises, évidemment. Celle-ci est visible dans les attaques contre des écoles, des lieux de culte, des enfants, des journalistes, du personnel médical ainsi que dans la famine provoquée par le blocage des camions de vivres, y compris le lait en poudre pour les enfants. Elle prend d’abord la forme d’un discours, quand des membres du gouvernement israélien décrivent les Palestiniens comme étant des animaux et qu’ils justifient leur assassinat, mais c’est avant tout une stratégie bien pensée et assumée.
Le général Giora Eiland, qui a occupé de très hautes fonctions dans l’appareil sécuritaire israélien, fournit un exemple parmi de nombreux autres. Il déclare au journal israélien Yediot Aharonot « L’État d’Israël n’a donc d’autre choix que de faire de Gaza un endroit où il est impossible de vivre […] Provoquer une grave crise humanitaire à Gaza est un moyen nécessaire pour atteindre cet objectif. » Aucun moyen n’a été épargné pour atteindre cet objectif.
Mais pour en arriver là, une déshumanisation d’un autre type est nécessaire : celle des agresseurs eux-mêmes, qui doivent se couper complètement de leurs réactions humaines pour pouvoir exécuter cette stratégie. Cela est rendu plus facile par la déshumanisation des victimes.
Certains soldats israéliens finissent par réaliser ce qu’ils font et ils transforment leur refus en prise de position publique. D’autres n’ont pas une vision politique claire et leur désarroi devant les horreurs qu’ils commettent s’exprime par des troubles psychiques ou même le suicide, deux phénomènes en hausse marquée au sein de l’armée israélienne. La croissance du mouvement antisioniste parmi les Juifs des pays occidentaux doit aussi être notée. Quelquefois, les excès des politiques israéliennes sont embarrassants. Ehud Olmert, ancien premier ministre d’Israël, et Tamir Pardo, l’ancien directeur du Mossad, ont publiquement déclaré ressentir de la honte face aux agressions déshumanisantes des colons contre les civils palestiniens.
L’impunité
L’impunité est ce qui rend possible la traduction de cette déshumanisation en agressions contre les civils, puisque cela ne coûte pas grand-chose à Israël. Le général Giora Eiland déclarait dans l’entrevue citée plus haut : « Il n’y a pas lieu de craindre la pression internationale. Une telle pression est positive et nous permettra de demander en retour : alors, que proposez-vous ? »
Effectivement, Israël agit en toute impunité, sans craindre les répercussions internationales. Car au sein des gouvernements occidentaux, il y a des députés, des diplomates, des responsables de haut rang qui se sont fait la voix d’Israël. Toute critique envers les politiques du gouvernement israélien est alors immédiatement présentée comme étant la nouvelle forme de l’antisémitisme. C’est tout cela qui explique l’assurance tranquille avec laquelle le général Giora Eiland peut dire qu’il n’y a pas à craindre la pression internationale.
La désinformation
Le troisième élément explicatif de la posture des élites politiques envers Israël est la désinformation, qui, à son tour, rend possible l’impunité. La désinformation est ce qui permet le passage de la déshumanisation à l’impunité.
D’abord, les agressions contre les civils palestiniens sont présentées — à tort — comme une guerre contre le Hamas, qui est démonisé et classé « groupe terroriste » par de nombreux gouvernements occidentaux, dont le Canada. Pour que ces représentations soient possibles, il faut supprimer, ou présenter comme « controversée » toute information qui les contredit. Cela sera fait par l’assassinat des journalistes qui en sont les premiers témoins sur le terrain, et par des pressions directes, accompagnées d’accusations d’antisémitisme, contre les médias qui rapportent les crimes commis par l’armée israélienne et les colons juifs de Cisjordanie.
Ensuite, le contexte historique est occulté. C’est comme si l’histoire avait commencé le 7 octobre 2023. On passe sous silence deux aspects principaux de la politique israélienne : l’expulsion violente des Arabes de Palestine de leurs villes, villages et foyers depuis 1948 et la main basse faite sur le territoire depuis cette date ainsi que la violence meurtrière exercée contre les civils palestiniens dans les territoires occupés depuis 1967. Un troisième élément consiste à détourner l’attention de ce qui se passe sur le terrain pour l’orienter plutôt vers les réactions de protestation, présentées uniquement comme forme d’antisémitisme.
Le résultat final est que les grands médias ont largement adopté le récit israélien, même s’ils mettent en doute certains détails. Un indicateur de cet état de fait est que le titre « Guerre Israël-Hamas », en grandes lettres, a longtemps décoré l’arrière-plan des plateaux de télévision, et les dépêches de grands médias sur la situation à Gaza étaient, elles aussi, placées sous la rubrique Guerre Israël-Hamas. La représentation globale de la situation est alors inversée : Israël est représenté comme étant la victime des agresseurs qui l’entourent de toute part. Le changement de politique, nécessaire et urgent, passe par une remise en question de cette représentation.
https://www.ledevoir.com/opinion/idees/994373/deshumanisation-impunite-desinformation
Rachad Antonius
L’auteur est sociologue. Il est professeur associé au Département de sociologie de l’UQAM (Université du Québec à Montréal).
Dernière publication:
Rachad Antonius. La conquête de la Palestine, de Balfour à Gaza, une guerre de cent ans. Les Éditions Écosociété, 2024. (Le livre est aussi offert en format numérique).
