Madame la Mairesse Ferrada,
Hier, je vous écrivais pour vous demander de faire entrer Montréal dans l’histoire. Aujourd’hui, après le vote, il faut vous écrire autrement. L’histoire ne retient pas seulement ce que nous avons fait. Elle retient aussi ce que nous avons refusé de faire.
Depuis le 8 octobre 2023, des milliers d’enfants de Gaza ont perdu une jambe, un bras, un père, une mère, un frère, une sœur, parfois toute leur famille. Des enfants ont perdu leur maison, leur école, leur quartier, leur avenir. Ils ont grandi au milieu des ruines avec une peur que l’enfance ne devrait jamais connaître.
Il ne s’agit plus d’une abstraction géopolitique. Il ne s’agit plus d’un débat lointain. Il s’agit d’enfants. Il s’agit de tout un peuple et de son avenir. Un peuple qui, depuis 1948, vit sous un régime de répression sioniste.
Des enfants qui ne connaissent plus le visage de leur mère. Des enfants qui portent dans leur corps la mémoire des bombes qui leur tombaient sur la tête. Des enfants auxquels on a retiré une jambe, un bras, une maison, une famille, et auxquels nous risquons maintenant de retirer quelque chose d’autre, la certitude que le monde les voit. Montréal n’est pas en dehors du monde.
Des Montréalais vous ont demandé de réagir à cette tragédie par un geste politique concret, en interrompant les liens institutionnels de Montréal avec l’État d’Israël. Cette demande n’avait rien d’antisémite. Elle ne visait ni les Juifs de Montréal, ni les citoyens israéliens, ni une religion, ni une culture. Elle visait des politiques d’État.
Cette distinction est fondamentale. Critiquer le gouvernement israélien n’est pas haïr les Juifs. Des milliers de Juifs, à Montréal, au Québec, au Canada et ailleurs, dénoncent eux-mêmes ces politiques. Des organisations comme le PAJU et Voix juives indépendantes portent cette contestation avec courage.
On ne protège pas les Juifs en demandant au monde de fermer les yeux sur les souffrances des Palestiniens. On ne combat pas l’antisémitisme en exigeant le silence. Et on ne construit pas le vivre-ensemble en demandant aux victimes de se taire pour préserver la conscience des criminels de guerre.
Pourtant, votre administration a modifié la motion au point de lui enlever l’essentiel de sa portée. On voulait une solidarité qui signifie quelque chose. On a obtenu une solidarité sans conséquence. On voulait un geste politique. On a obtenu une déclaration politique. À force de vouloir satisfaire tout le monde, on finit par ne plus défendre personne.
De quelle solidarité parle-t-on lorsqu’elle ne coûte rien à celui qui la proclame? Une motion qui ne modifie aucun lien institutionnel, aucun partenariat, aucun contrat, aucune relation officielle, quelle force possède-t-elle devant ceux qui ont tout perdu?
Que signifie le mot « solidarité » pour l’enfant palestinien qui se réveille dans un hôpital, bombardé, sans sa jambe? Pour celui qui cherche sa mère sous les ruines? Pour celui qui n’a plus de maison?
Une motion municipale ne rendra pas leur maison aux enfants de Gaza. Elle ne fera pas repousser leurs membres. Elle ne ressuscitera pas leurs parents. Mais elle peut leur dire quelque chose d’essentiel. Nous vous avons vus. Votre vie compte. Votre souffrance n’est pas invisible. C’est cette grandeur politique qu’on vous demandait.
En 1989, Montréal avait choisi de s’opposer à l’apartheid sud-africain. Lorsque Nelson Mandela est venu ici en 1990, il n’est pas venu saluer une ville qui avait choisi la neutralité. Il est venu saluer une ville qui avait choisi de prendre position.
Montréal avait, ce 24 août 2026, l’occasion de renouer avec cette histoire. Elle pouvait reconnaître que son pouvoir est limité, mais que sa conscience ne l’est pas. Elle pouvait dire, pas en notre nom, pas avec nos institutions, pas avec notre argent, pas avec notre silence. Mais vous avez choisi une autre voie. Celle du silence.
Vous avez voulu éviter la division. Pourtant, une ville n’est pas unie parce que son conseil municipal évite les sujets qui dérangent. Elle est unie lorsqu’elle est capable de regarder l’injustice en face et de dire qu’elle est inacceptable. L’horreur humaine est une notion universellement reconnaissable par tous les êtres humains bien informés.
La cohésion sociale n’est pas la neutralité devant la souffrance. Elle n’est pas l’art de demander aux victimes de baisser la voix. La véritable cohésion commence par un désaccord courageux avec ce qui est devenu intolérable, insupportable à toute conscience humaine.
Vous avez peut-être évité une controverse. Mais vous n’avez pas évité la question morale. Elle demeure. Et elle accompagnera les enfants de Gaza longtemps après que les élus d’aujourd’hui auront quitté l’hôtel de ville.
Ces enfants ont été amputés de leurs membres, de leurs familles, de leurs maisons, de leur enfance et de leur dignité. Et maintenant, par notre silence, par nos prudences, par nos motions vidées de leur portée, nous les amputons d’une dernière chose, la solidarité à laquelle ils ont droit.
Madame la Mairesse Ferrada, hier je vous demandais de faire entrer Montréal dans l’histoire. Aujourd’hui, je crains que votre administration ait choisi de passer à côté. À côté de l’histoire. À côté du courage. À côté de la grandeur. À côté de ces enfants palestiniens amputés de leur dignité.
Un jour, vous, ou vos enfants, ou leurs enfants, se demanderont pourquoi, alors qu’elle pouvait parler, Montréal a choisi de parler si bas.
Une grande ville véritablement humaine ne mesure pas sa grandeur à la puissance de ses institutions. Elle la mesure à la manière dont elle répond lorsque l’horreur se produit, même ailleurs, loin dans le monde.
Montréal avait rendez-vous avec l’histoire. Elle avait surtout rendez-vous avec l’humanité. Et elle a laissé passer les deux!
Mohamed Lotfi
25 août 2026
Mohamed Lotfi
Né à Settat, suit des études en philosophie et fait ses débuts en journalisme au Maroc. Il s’installe au Québec en 1982, où il poursuit une formation en cinéma et en arts plastiques. Dès 1985, il amorce une longue carrière radiophonique, notamment à Radio Canada. En 1990, il lance le projet Souverains anonymes, une émission réalisée depuis l’intérieur d’une prison à Montréal. Il y fait dialoguer des personnes incarcérées avec des artistes, des écrivain.e.s et des penseurs, transformant la radio en espace de dignité et de réhabilitation. En 2019, il publie Vols de temps et reçoit l’année suivante le Prix Guy Maufette, la plus haute distinction québécoise en radio.
