Armer l’antisémitisme : la diffamation d’Yves Michaud

Bruce Katz

On 06/04/2024
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BRUCE KATZ

Récemment, un Québécois de distinction et un homme intègre du nom d’Yves Michaud est décédé à l’âge vénérable de 94 ans. Ancien député libéral à l’Assemblée nationale du Québec, Michaud s’est joint aux rangs du Parti québécois à la demande de René Lévesque, chef du PQ et ami d’Yves Michaud. (Il a quitté le Parti libéral suite à l’adoption du projet de loi 63 sur la langue française qu’il jugeait inadéquat). Michaud a également été délégué général du gouvernement du Québec à Paris pour une période de cinq ans.

En 1995, Yves Michaud fonde le Mouvement d’éducation et de défense des actionnaires qui défend les droits et les intérêts des actionnaires et investisseurs des banques et des entreprises, exigeant une plus grande responsabilisation de ces entreprises et banques. La défense de ces actionnaires par Michaud lui a valu le surnom de « le Robin des Banques ».

On pourrait croire qu’un individu comme Yves Michaud, dont le bilan public est fait d’honneur et d’intégrité, serait au-dessus des récriminations de la part de ses collègues de l’Assemblée nationale du Québec. Tel n’était pas le cas. Ce qu’on appelle « l’Affaire Michaud » a débuté le 5 décembre 2000, lors d’une entrevue à la radio montréalaise CKAC.

L’animateur de talk-show Paul Arcand a demandé à Michaud s’il pensait qu’il y avait un manque d’intérêt de la part des Québécois pour la souveraineté du Québec. Michaud a répondu par une anecdote dans laquelle il faisait référence à une conversation inattendue qu’il avait eue avec un sénateur libéral fédéral qu’il avait croisé alors qu’il allait se faire couper les cheveux. Selon Michaud, en abordant la question de la souveraineté des Québécois comme étant au même titre que la lutte du peuple juif pour sa propre souveraineté, le sénateur libéral a déclaré : « Ce n’est pas pareil ». Michaud a ensuite expliqué qu’il avait répondu au sénateur libéral de la manière suivante : « Ce n’est pas pareil? Les Arméniens n’ont pas souffert, les Palestiniens n’ont pas souffert, les Rwandais n’ont pas souffert. Vous êtes les seuls à avoir souffert dans l’histoire ? » Yves Michaud s’est également opposé à la proposition du bureau régional de B’Nai Brith pour le Québec, alors dirigé par Robert Libman, de renommer la station de métro Lionel-Groulx à Montréal.

Au cours de la même entrevue, Michaud a déclaré à propos du vote référendaire de 1995 dans une circonscription particulière : «Dans 12 bureaux de votation sur 2275, j’avais oui zéro, 374 non… oui zéro… et c’est défini comme ça. Il y a donc une intolérance zéro de la part d’immigrants par rapport à nous mêmes. Il y a trois raisons à cela : la première, c’est que c’est un phénomène de rejet. Ils nous rejettent complètement. La deuxième, c’est qu’il y a un sentiment de haine. La troisième, c’est qu’ils n’ont rien compris de ce qu’on leur a dit. » Ces commentaires ne sont pas sans rappeler la malheureuse déclaration de Jacques Parizeau selon laquelle la défaite du référendum de 1995 avait été causée par « l’argent puis des votes ethniques ». Mais est-ce que cela qualifie Michaud ou Parizeau (la défunte première épouse de ce dernier, Alice (née Poznańska) était juive) d’« antisémites » ?

Le 13 décembre 2000, le chef du Parti libéral, Jean Charest, présentait à l’Assemblée nationale du Québec une motion condamnant les références à « un vote ethnique contre la souveraineté du peuple du Québec » et parlant du B’nai Brith (lui-même accusé de propos discriminatoires) comme « un groupe extrémiste contre les Québécois et contre la souveraineté », comme l’aurait exprimé Yves Michaud aux États généraux (sur le statut de la langue française). En décembre 2000, 109 députés de l’Assemblée nationale du Québec ont endossé une motion de « blâme » contre Yves Michaud, l’accusant de propositions inacceptables (commentaires inacceptables) à l’égard de la communauté juive. Parmi eux, le premier ministre Lucien Bouchard et le député péquiste François Legault, aujourd’hui premier ministre du Québec.

Le 1er février 2001, Yves Michaud a adressé une lettre au Congrès juif canadien (CJC) (traduite en 2007 de l’original français par Mathieu Gauthier-Pilote) dans lequel il a nuancé les propos qu’il avait tenus devant la Commission des États généraux de la langue française. Dans la lettre, Michaud informait le CJC qu’il était « membre fondateur de la Ligue des droits de l’homme en 1962, en compagnie de Pierre-Elliott Trudeau, et Jacques Hébert, ex-sénateur libéral », qu’’il était «parrain d’un garçon juif», que son épouse était «marraine d’une fille juive» et qu’’il habitait « depuis 37 ans un quartier juif de Montréal en parfaite harmonie, amitié et convivialité avec mes voisins dont j’ai la plus haute estime.. . »

Les deux derniers paragraphes de la lettre de Michaud au Congrès juif canadien méritent d’être notés :

 «Depuis plus de deux siècles, la générosité du peuple québécois (« ethnie », – si le mot n’est pas sacrilège – non seulement fondatrice du Québec mais du Canada) n’a pas de limites à l’égard de tous les citoyens qui vivent sur son territoire, sans égard à leur confession, couleur et origines. Bémol ! Il est arrivé jadis sur son territoire et dans celui du Canada que certaines formes d’ostracisme ont été pratiquées à l’encontre des ressortissants de confession juive, notamment le refus de les admettre dans des universités et des clubs sélects, mais cela était le fait de l’« ethnie » canadienne-anglaise. J’imagine que vos dossiers à cet égard sont une source inépuisable de consultation et de renseignements.

Pour conclure, il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais de « question juive » au Québec, sauf de la part de politiciens mal intentionnés, se servant de la sensibilité fort compréhensible de votre peuple, à des fins suspectes et déloyales. Vous m’obligeriez en prenant acte de ce qui précède et d’en assurer la communication à vos coreligionnaires, avec l’expression de mes sentiments distingués. »

La référence aux «politiciens mal intentionnés » a toute son importance comme c’est le cas de certaines organisations avec de « mauvaises intentions » qui salissent les autres avec l’épithète d’antisémitisme comme moyen de réprimer les critiques et les débats.

Michaud n’a pas eu l’occasion de répondre aux accusations portées contre lui. Pourtant, le 14 décembre 2011, Michaud en a eu l’occasion dans son propre article d’opinion cinglant dans les pages du Devoir :

Les conspirateurs de cette félonie — du jamais vu dans l’histoire de plusieurs siècles de parlementarisme — sont Lucien Bouchard, ancien premier ministre et actuel lobbyiste du gaz de schiste, Jean Charest, actuel premier ministre, et le cauteleux Sylvain Simard, député de Sorel.

L’auteur des présentes lignes est le citoyen sali par le Parlement de la nation. Il attend toujours de l’Assemblée nationale une modification de ses règlements prohibant à jamais un viol aussi public et éhonté de la réputation. Des 66 députés du Parti québécois qui ont participé à ce vote infamant, 59 se sont excusés. Outre l’olibrius cité plus haut, trois membres de la députation péquiste, Nicole Léger, Danielle Drolet, Claude Pinard, n’éprouvent aucun remords. Madame Marois n’a pas réussi à amener le trio délinquant à la moindre résipiscence. Discipline de parti à échelle variable?

Parmi les autres égarés de la formation indépendantiste, on retrouve l’ineffable François Legault, bégayeur de la langue française, géniteur du parti «cacaquiste», hochet divertissant de deux millionnaires qui s’ennuient. Suivent dans l’ordre Diane Lemieux, Jacques Léonard, Serge Ménard, Guy Chevrette, Jacques Brassard, Maxime Arseneau, dont le sommeil ne semble pas troublé par leur vote irresponsable de l’époque.

Quarante-quatre libéraux dévalués ont participé à la goujaterie imbécile du 14 décembre 2000. Personne, dans ce qui fut jadis cette formation politique respectable, n’a exprimé le moindre regret d’avoir été partie prenante au cirque honteux d’il y a 11 ans. Surtout pas l’actuel ministre de l’Injustice, Jean-Marc Fournier, hostile à toute forme de repentance et de correction des moeurs parlementaires, notamment les siennes, qui ne sont pas un modèle d’élégance et de raffinement.

Michaud s’est ensuite battu toute sa vie contre la motion et pour que l’Assemblée répare ce qu’il considérait comme une erreur. Vingt-quatre ans après avoir censuré et avili cet homme d’honneur, l’Assemblée nationale du Québec a rendu hommage à la mémoire d’Yves Michaud – mais sans se rétracter d’avoir terni sa réputation. Le Parti québécois a adopté à l’unanimité une motion pour lui rendre hommage, mais le gouvernement caquiste s’est opposé à ce que l’Assemblée nationale présente ses excuses. Le premier ministre François Legault, qui avait alors voté en faveur de la motion censurant Michaud, a déclaré qu’il maintenait toujours son vote initial. Même si certains de ceux qui ont censuré Michaud en décembre 2000 se sont formellement excusés, Legault ne s’est jamais excusé. Peut-être se souvient-il de la réponse cinglante qu’il a reçue d’Yves Michaud dans l’article d’opinion de ce dernier dans Le Devoir en 2011.

Gaza 2024

La référence à la censure d’Yves Michaud, l’utilisation de l’antisémitisme comme arme, le refus de François Legault d’excuser le caractère diffamatoire des accusations portées contre Yves Michaud à l’Assemblée nationale nous amènent à l’utilisation continue de l’antisémitisme comme arme et le soutien vigoureux et continu à l’israélisme manifesté par le premier ministre Legault et ses collègues de l’Assemblée nationale au début du conflit à Gaza, étant un exemple typique d’un génocide planifié via des bombardements aveugles d’hôpitaux, de cliniques, de centres culturels, de mosquées, d’églises, d’écoles, de résidences bâtiments et une campagne délibérée de famine à Gaza au point de provoquer une malnutrition généralisée, voire la mort.

À la réception des reportages médiatiques sur l’attaque des combattants du Hamas contre Israël le 7 octobre 2024, François Legault et d’autres députés ont dénoncé cette attaque qui est compréhensible et prévisible. Notons qu’à la suite de l’attaque du Hamas, il n’y a eu aucun commentaire de la part de Legault ni de ses acolytes de la CAQ, ou du Parti libéral du Québec sur le génocide mené par Israël à Gaza où Israël a assassiné plus de 33 000 Palestiniens, dont quelque 14 000 enfants et au moins 9 000 femmes. Plus d’un millier d’enfants palestiniens à Gaza ont perdu des membres. Environ 70 % des maisons de Gaza ont été détruites. Pas un mot de la part de Legault le pro-israélien ni de ses collègues concernant les travailleurs humanitaires tués par Israël – y compris un Québécois francophone – dans ce qui est une « famine maniée par Israël ».

Le gouvernement pro-israélien de la CAQ a présenté une motion dénonçant uniquement l’attaque du Hamas contre Israël tout en évacuant complètement l’attaque aveugle contre Gaza par Israël. Le 20 octobre, Québec Solidaire et les syndicats ont appelé les gouvernements québécois et canadien à dénoncer fermement la situation à Gaza. En novembre, Haroun Bouazzi de Québec Solidaire dénonçait le génocide en cours à Gaza. Québec Solidaire a également réclamé la clôture de l’ouverture par le gouvernement Legault d’un bureau québécois à Tel-Aviv, preuve du soutien et de l’approbation du gouvernement québécois au génocide à Gaza. Le Parti Québécois a été « discret » dans ses commentaires sur Gaza au point d’être largement invisible.

Ce silence complice de Legault et d’autres « honorables » qui siègent à l’Assemblée nationale du Québec n’est pas une coïncidence. François Legault a prouvé sans aucun doute qu’il était aux côtés d’Israël avant même la preuve évidente du génocide israélien à Gaza. La diffamation antérieure d’Yves Michaud, son refus de le reconnaître, sa référence aux «terroristes» du Hamas tout en gardant son silence complice face au génocide de Gaza sont une preuve positive de ce que représente François Legault derrière ses plaisanteries amicales et ses postures du «Père de la Nation». Bref, Legault a un penchant idéologique en faveur de l’Israélisme qu’il partage avec certains éléments du lobby pro-israélien au Québec. La prochaine fois qu’il se présentera dans une mosquée pour chercher des votes, la question devrait lui être posée : « Quelle est votre opinion sur le génocide perpétré à Gaza par Israël ? »

Bruce Katz est membre fondateur et actuel co-président du PAJU (Palestiniens et Juifs unis).

paju.org

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