28 Juil, 2026

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Israël en crise : une menace intérieure

YAKOV RABKIN

Traduit par Yakov Rabkin

 « Si l’État envoie des gens, des soldats, pour l’honneur de l’État, et qu’ils tuent des gens, est-ce permis ? C’est un meurtre pur et simple. Ils [le gouvernement] incitent au meurtre. C’est ce qu’ils font. Ils mènent des guerres non pas pour sauver des vies, mais uniquement pour l’honneur de l’État. Certes, ce n’est pas nouveau. Alors, est-ce permis ? Uniquement pour rehausser le statut de l’État ou autre chose ? »

Ces paroles ne sont pas celles d’un activiste anti-israélien de gauche issu d’un campus de l’Ivy League. Elles ont été prononcées le 19 juillet 2026 par le rabbin Dov Lando, âgé de 96 ans, membre éminent du Conseil des sages de la Torah en Israël. Le Conseil représente les juifs haredis, ou haredim (le pluriel hébraique), des juifs de strictement observance qui comptent un million et demi de fidèles en Israël seulement et que les médias qualifient souvent d’« ultra-orthodoxes ». Les hommes haredis se distinguent visuellement par un code vestimentaire bicolore, noir et blanc. Constituant environ un sixième de la population juive d’Israël, les haredim affichent la croissance démographique la plus élevée (4 %). Ils sont jeunes, et près d’un tiers de tous les nouveaux élèves juifs en Israël sont haredis. Ils possèdent leur propre système scolaire indépendant et vivent en grande partie à l’écart du courant dominant israélien.

C’est cette détermination à vivre à l’écart, plutôt qu’un pacifisme idéologique, qui explique leur résistance à la conscription. Les rares haredim qui ont rejoint l’armée dans des unités ségréguées spéciales n’ont pas agi avec moins de brutalité que le soldat moyen de l’armée israélienne. Dans sa dénonciation, le rabbin Lando a utilisé le mot retsah pour désigner le meurtre, la même racine que celle énoncée dans l’interdiction « Tu ne tueras point » des Dix Commandements. Ce choix de langage a rendu son accusation particulièrement grave.

De fait, sa dénonciation n’a rien de bien nouveau. Les rabbins haredis dénigrent depuis longtemps le projet sioniste, en particulier son caractère violent. Contrairement à de nombreux sionistes juifs et chrétiens, ils ne considèrent pas l’État israélien comme la réalisation d’une prophétie biblique, ni comme impliquant le commandement d’occuper la Terre sainte. Selon un parlementaire haredi :

« Les sionistes ont tort. Il n’est pas nécessaire de cultiver l’amour de la terre d’Israël par un contrôle politique et militaire sur l’ensemble du territoire. On peut aimer Hébron même depuis Tel-Aviv… même si elle est sous contrôle palestinien. L’État d’Israël n’est pas une valeur. Seules les questions de spiritualité appartiennent à la famille des “valeurs”. »

La plupart des haredim rejettent le sionisme, qu’il soit laïque ou religieux, n’observent pas le Jour de l’Indépendance ni aucune autre fête officielle, et évitent tout contact avec la majorité laïque. Leurs fils ne servent pas dans l’armée israélienne, et leurs filles n’effectuent pas le service alternatif obligatoire ; beaucoup ne s’arrêtent pas lorsque, chaque année, les sirènes convoquent la population à observer deux minutes de silence en mémoire des soldats morts pour l’État d’Israël. La violence chronique qu’a engendrée la colonisation sioniste depuis plus d’un siècle serait, à leurs yeux, le châtiment permanent pour la violation des serments talmudiques interdisant la conquête par la force de la Terre sainte.

Le contexte de la dénonciation véhémente du rabbin Lando parle aussi fort que ses paroles. Les haredim se battent depuis des années pour maintenir le privilège d’être exemptés du service militaire, qui est obligatoire tant pour les hommes que pour les femmes en Israël. Ce privilège a été accordé afin d’apaiser l’opposition haredi à la déclaration unilatérale de l’État sioniste, survenue en mai 1948.

Cet accord a été invalidé depuis longtemps par la Cour suprême d’Israël. Une longue bataille législative sur ce sujet est en cours, accompagnée de manifestations de rue vigoureuses, parfois violentes, de milliers de haredim. Ils pénètrent dans des installations militaires et, à au moins une occasion, ont assiégé le domicile d’un juge de la Cour suprême.

En raison de la politique des coalitions, la Knesset a adopté récemment une loi fondamentale déclarant l’étude de la Torah comme une « valeur fondamentale ». Cela consacre une valeur juive traditionnelle en tant que loi du pays. Israël n’a pas de constitution – une autre concession faite à la communauté haredi – et les lois fondamentales ont un statut quasi constitutionnel.

Une autre loi, adoptée plus tôt au cours de l’été 2026, accorde à des dizaines de milliers de réfractaires haredis une immunité temporaire contre l’arrestation. Elle suspend également les poursuites pénales en cours contre ceux qui font déjà l’objet de mesures d’exécution. La Cour suprême a gelé l’application de cette loi le lendemain et a fixé une audience sur la question. La bataille continue.

Une récente nouvelle concernant les haredim met en exergue leur éloignement du mainstream israélien. L’État a mobilisé des influenceurs, voire des rabbins, haredis pour mettre en garde les haredim contre une collaboration avec les services de renseignement iraniens. Israël et les États-Unis ont attaqué à plusieurs reprises l’Iran depuis l’été 2025, et les média ont fait état de haredim parmi les dizaines d’Israéliens arrêtés pour espionnage au profit de l’Iran.

Tout cela explique l’animosité croissante envers les haredim au sein du courant dominant israélien. De nombreux Israéliens laïcs se sentent pris en étau entre deux menaces grandissantes – les Palestiniens d’une part, et les haredim d’autre part. Israël continue de se battre sur sept fronts, et les chefs militaires déplorent une pénurie dramatique de soldats. Alors que le service militaire obligatoire a été prolongé à près de trois ans, plus de 80 000 Haredim refusent même de s’inscrire dans les bureaux de recrutement. De nombreux Israéliens ont depuis longtemps connu la perte de fils et de filles, et ils expriment naturellement du ressentiment face à l’exemption accordée aux haredim.

Le cycle actuel de violence a poussé des dizaines de milliers d’Israéliens, lassés des périodes régulières de service de réserve, à émigrer vers l’Europe et les États-Unis. Il s’agit généralement de personnes plus jeunes et mieux éduquées, précisément celles qui assurent la domination technologique d’Israël dans la région. Les haredim menacent également de partir si l’État les enrôle dans l’armée. Mais même s’ils restent, leur faible niveau d’éducation scientifique et technologique ne peut répondre aux besoins des industries de haute technologie israéliennes.

L’auto-isolation de principe des haredim est l’un des problèmes internes les plus graves qui sapent l’État sioniste alors qu’il fait face à une hostilité croissante de l’extérieur. Les Israéliens feraient bien de méditer les paroles de l’historien romain Tite-Live : « Nous ne pouvons ni supporter nos vices, ni affronter les remèdes nécessaires pour les guérir. »

Israel in Crisis: A Threat from Within – CounterPunch.org

Yakov M. Rabkin est professeur émérite d’histoire, Université de Montréal. Il est l’auteur de centaines d’articles et de plusieurs ouvrages sur le sujet, dont Comprendre l’État d’Israël, Israël et la Palestine et Le sionisme en 101 citations. Il est membre fondateur des Voix juives indépendantes.

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