Le 23 janvier dernier, à Montréal, j’ai assisté à ce qui était présenté comme un débat sur l’Iran (organisé par l’ONG montréalaise Alternatives) et sur la manière d’exprimer notre solidarité avec les gens mobilisés dans la rue. Ce qui m’a le plus frappé, cependant, fut d’entendre plusieurs participants iraniens soutenir ouvertement les sanctions contre l’Iran, malgré leur impact direct et dévastateur sur la population.
Je n’ai pas non plus compris la présence d’Yves Engler dans une table ronde qui n’est jamais véritablement devenue un débat. Son rôle a été réduit à celui d’une cible à abattre, simplement pour avoir défendu une position légitime : s’opposer aux sanctions et dénoncer l’impérialisme canadien et sa complicité avec l’administration Trump. Plutôt que de favoriser un échange d’idées, le format s’est transformé en exercice d’attaque personnelle.
Ce qui était criant par son absence, c’était toute analyse du moment historique que nous vivons: le déclin de l’empire américain, l’implosion de ses alliances traditionnelles, et la perspective de plus en plus plausible d’une crise interne qui pourrait marquer la fin de sa phase hégémonique. Les événements en Iran ne peuvent être compris en dehors de cette réalité mondiale, pourtant cette dimension a été totalement ignorée, rendant le « non-débat » à la fois prévisible et stérile.
Les voix iraniennes qui se sont exprimées représentaient, d’un côté, des partisans du projet Pahlavi, et de l’autre, une gauche iranienne en exil dont la représentativité est très discutable. Malgré leurs différences apparentes, les deux semblaient converger vers le même objectif : provoquer la fin du régime, sans remettre sérieusement en question les moyens ou les conséquences.
Particulièrement troublante fut la comparaison obscène établie par l’un des intervenants entre le régime iranien et le régime sioniste. Cette comparaison ignore délibérément une différence fondamentale : le régime iranien – qu’on l’approuve ou non – est un projet politique endogène, façonné et soutenu par les dynamiques internes de sa propre société, tandis que le sionisme est un projet colonial de peuplement qui a nécessité l’expulsion, la dépossession et le meurtre de centaines de milliers de Palestiniens depuis 1948 pour exister.
L’Iran fait sans doute face à de graves problèmes. Certains découlent de son exercice interne du pouvoir, qu’il est légitime de questionner et de dénoncer. D’autres, cependant, sont la conséquence directe de sa position stratégique de puissance régionale soumise à un blocus brutal qui façonne la vie de plus de 90 millions de personnes et limite sévèrement la marge de manœuvre politique dans de telles conditions.
Rien de tout cela n’a été sérieusement examiné ou développé. De ce fait, la question centrale est restée sans réponse : comment soutenir ceux qui s’opposent au gouvernement iranien tout en respectant la souveraineté de l’Iran ? Cette question est restée orpheline, tandis que la présence d’Yves Engler servait à canaliser la colère et la frustration, et que lui-même – de manière quelque peu incompréhensible – n’a pas su articuler les nombreux arguments solides et documentés contre les sanctions.
Cuba, le Venezuela, l’Iran… et bientôt d’autres pays s’ajouteront à cette liste, au gré des humeurs de Trump et de ceux qui acceptent de se laisser guider par lui.
Personnellement, j’aimerais voir tous ces pays libérés des sanctions. Voir à quel niveau de développement leurs sociétés pourraient parvenir sans chantage ni tutelle extérieure. Voir quel degré de satisfaction – ou de rébellion – émergerait parmi leurs peuples une fois les ingérences étrangères écartées.
Dans les conditions actuelles, il est difficile de parler de solidarité lorsque ceux que l’on prétend soutenir agissent depuis l’avantage structurel d’un empire qui, tout au long de sa longue histoire d’interventions, a laissé des millions de morts, des pays détruits et des sociétés ramenées à l’âge de pierre, comme en Irak, en Syrie et en Libye.
Sur l’auteur : Manuel Tapial est un militant social et chercheur sur les mouvements populaires et la justice internationale. Il vit à Montréal et collabore avec des plateformes d’analyse politique et de défense des droits humains, avec un accent particulier sur la solidarité internationale et les droits des peuples marginalisés.
