Traduit de l’anglais par PAJU
« Allons jusqu’à Bethléem et voyons », se dirent les bergers après avoir appris la bonne nouvelle de la naissance de Jésus. Dans l’Évangile de Luc, notre attention ne se porte pas sur l’empereur de Rome, le gouverneur de Syrie ou le roi de Judée – tous mentionnés pour situer l’histoire de Jésus sous l’occupation romaine. Au contraire, l’auteur de Luc place au centre du récit de simples bergers dans leurs champs, et illustre ce propos par la vie simple de Joseph, Marie, Jésus et des personnes qu’il rencontre. Nous suivons le parcours de Jésus qui touche la vie des pauvres avides de bonnes nouvelles, des captifs espérant leur libération, des blessés cherchant la guérison et des opprimés rêvant de liberté. L’Évangile annonce la restauration de l’humanité de ceux qui ont été traités avec inhumanité. Puis, nous sommes conduits à l’horrible crucifixion, où le Fils de Dieu est mis à mort par des pouvoirs politiques occupants déterminés à l’humilier et à le déshumaniser. Le pèlerinage du modérateur en Palestine et en Israël, intitulé « aller et voir », approuvé par l’Assemblée générale, suit la trajectoire de l’Évangile.
Nous avons commencé notre voyage dans les champs des bergers, aux abords de Bethléem. De ce point de vue, nous pouvions observer la Cisjordanie sous occupation. Yusef, notre guide, qui travaille pour le Conseil œcuménique des Églises à Jérusalem, nous a montré comment le territoire est morcelé. Nous pouvions voir l’expansion constante des colonies israéliennes illégales, les routes construites par les colons, les points de contrôle et le mur qui sépare les Palestiniens de leurs terres, de leurs familles et de leurs lieux de travail. Les signes du colonialisme de peuplement et de la vie sous occupation étaient omniprésents en Cisjordanie, où nous avons rencontré nos partenaires et des organisations de défense des droits humains.
Nous avons également découvert la vie en Palestine et en Israël en discutant avec les gens dans les rues, les magasins, les cafés et les bars. Outre ce que nous avons vu, nous avons entendu des témoignages de familles tuées sans raison par des soldats israéliens, de personnes, y compris des enfants, détenues arbitrairement en prison, et d’enfants pris pour cible pour avoir jeté des pierres ou au hasard. Nous avons rencontré des personnes liées à l’association « Rabbins pour les droits de l’homme » et à d’autres organisations qui soutiennent les agriculteurs palestiniens pendant la récolte des olives, car ces derniers sont souvent intimidés et agressés par les colons. Une femme travaillant pour KAIROS Palestine nous a raconté avoir été harcelée et humiliée la veille de notre rencontre à un point de contrôle sur le chemin du retour de Ramallah. Nous avons entendu des histoires de personnes coupées de leurs familles et de leurs amis, même en territoire palestinien, car les communautés de Cisjordanie peuvent être bouclées à tout moment par les forces israéliennes.
Durant mon pèlerinage, j’ai été confronté à des réalités peu relayées par les médias depuis les attentats perpétrés par des éléments extrémistes du Hamas le 7 octobre. L’attention du monde entier s’est focalisée sur les otages israéliens : leurs visages, leurs noms, leurs âges et leurs familles angoissées implorant leur libération. Les photos des otages détenus par le Hamas étaient affichées et projetées sur les bâtiments. Nous ne pouvons détourner le regard de l’humanité des otages et des victimes du 7 octobre, car leurs images nous incitent à pleurer légitimement leur mort. Le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, a attiré l’attention du monde entier sur ce sujet lors de son discours aux Nations Unies en septembre dernier, qualifiant cette journée de « pire attaque contre les Juifs depuis la Shoah. Ils ont massacré 1 200 innocents, dont plus de 40 Américains et des ressortissants étrangers de dizaines de pays représentés ici.» Décrivant certaines des actions horribles du Hamas, notamment la prise d’otages de 250 personnes, il les a qualifiés de « monstres ».
Lors des attaques contre la population de Gaza, Netanyahu veut nous faire croire que seuls le traumatisme et la victimisation du peuple juif sont concernés, mais la réalité est bien plus complexe. Il est essentiel de considérer la réalité dans son ensemble de ce qui arrive aux Palestiniens et aux Israéliens. Nous avons rencontré Anton, qui travaille pour l’association Rabbins pour les droits de l’homme. Il a évoqué l’horrible réalité : en deux générations, le peuple juif est passé du statut de victime de l’Holocauste à celui d’auteur d’un génocide perpétré par l’État d’Israël. Anton a insisté sur l’horreur de l’antisémitisme, ainsi que sur la réalité du génocide des Palestiniens. Nous avons également rencontré Elana, dont le fils, soldat israélien, a été tué lors des attaques du 7 octobre. Avant le 7 octobre, Elana s’engageait activement dans des groupes promouvant l’empathie et le dialogue entre Juifs israéliens et Palestiniens. Depuis la mort de son fils, elle a intensifié ses efforts pour une coexistence pacifique au sein du Cercle des parents – Forum des familles. Elle a exprimé son horreur et sa consternation face aux meurtres commis par l’État d’Israël contre des Gazaouis innocents des attaques du 7 octobre. Elle a protesté contre le gouvernement de Netanyahu, qu’elle tient pour responsable de la mort de son fils.
J’écris cet article durant le week-end de Thanksgiving, au cours de la première phase d’un cessez-le-feu fragile. Cette première étape a notamment permis la libération des derniers otages détenus par le Hamas, en échange de celle de près de 2 000 Palestiniens incarcérés dans des prisons israéliennes, certains avant le 7 octobre 2023. Ce chiffre est stupéfiant et a pu surprendre, car les détentions palestiniennes sont rarement médiatisées. La campagne militaire israélienne à Gaza a fait plus de 65 000 morts. Lors de notre visite, nous avons rencontré des représentants de Defence for Children International et d’Addemeer, organisations qui collectent des données et recensent les détentions palestiniennes. Le nombre de personnes détenues par Israël est passé de 5 200 à 11 100 depuis le 7 octobre 2023. La plupart de ces prisonniers sont originaires de Cisjordanie occupée, dont 400 enfants. Israël a fait disparaître des Palestiniens, et les avocats qui parviennent à rencontrer les détenus ont rapporté des témoignages de torture, de passages à tabac, de viols, de négligence médicale, de malnutrition et d’infections dues à des conditions insalubres.
La disparité entre le nombre de morts et de détenus me rappelle les réflexions de Judith Butler sur la précarité de la vie et la notion de deuil, notamment sur les vies jugées dignes de deuil et de protection. Contrairement aux victimes de l’attentat du 7 octobre et aux otages du Hamas, dont la mémoire est honorée et reconnue, les Palestiniens morts et détenus ne sont ni photographiés ni nommés. Conformément à la théorie de la guerre de Butler, les vies palestiniennes ne sont pas « appréhendées » de la même manière, car elles sont réduites à des chiffres contestés et à des dommages collatéraux dans la guerre contre le Hamas. Dans sa réflexion sur la guerre, Butler écrit : « Si certaines vies ne sont pas considérées comme des vies ou ne sont, dès le départ, pas concevables comme telles dans certains cadres épistémologiques, alors ces vies ne sont jamais pleinement vécues ni perdues. »
Israël est signataire de la Convention internationale relative aux droits de l’enfant, mais prétend que les populations sous occupation ne sont pas soumises à cet accord. Les représailles contre les meurtres de civils palestiniens innocents, notamment des enfants, des personnels médicaux et des journalistes, sont présentées comme une riposte à des activités présumées du Hamas. En assimilant ces meurtres à une attaque contre le Hamas, on les déshumanise et on les présente d’une manière qui ne parvient ni à susciter l’indignation ni à provoquer une mobilisation internationale similaire pour la libération des Palestiniens détenus, car ils sont considérés comme des prisonniers et non comme des otages. Nous sommes horrifiés et profondément troublés par les attentats du 7 octobre, qui doivent être condamnés. Nous devons également être horrifiés et profondément troublés par la domination israélienne violente et meurtrière qui perdure depuis plus de 75 ans. Le voyage du Modérateur a suivi le parcours des Évangiles, de Bethléem, lieu de naissance de Jésus, à Jérusalem, lieu de mort et de résurrection. À Jérusalem, nous avons rencontré le patriarche émérite Michel Sabbah, qui a déclaré : « Cette terre est celle de la résurrection, mais elle est devenue une terre de mort, une terre d’inhumanité. On nous tue, nous Palestiniens, comme si nous n’étions pas humains.» Il a lancé un appel : « Les responsables politiques et les Églises du monde entier doivent agir davantage ; elles doivent cesser de financer Israël. Les Églises doivent s’informer, prendre conscience de la situation et se défaire de leurs préjugés islamophobes. »
Lors de notre rencontre avec Sabbah, il nous a rappelé notre vocation à œuvrer pour la réconciliation dans le monde et que « nous ne sommes pas appelés seulement à nous faire baptiser et à être sauvés dans nos foyers. Notre mission est celle de Jésus : rechercher la paix et la réconciliation dans le monde et dénoncer l’injustice.» De la naissance de Jésus à sa résurrection, les Évangiles attirent notre attention sur l’humanité des opprimés, afin que nous allions voir et entendre la voix des oubliés et des abandonnés, pour appréhender la précarité de leur existence et la souffrance de leurs pertes.
https://presbyterian.ca/magazines/pc_Issue36_Winter2025/PC_Winter2025.html#p=2
Voir aussi: (anglais)
https://www.kairospalestine.ps/images/Final_Kairos_document_II_English.pdf
